Fermer
Your wonderland© Copyright 2018. Tout droit réservé.

2000 km d’auto-stop de Chicago à Denver – Chapitre 4 (partie 2)

Au dessus de la rivière Chicago

Après avoir vécu Détroit comme premier contact avec le pays de l’oncle Sam, nous continuons notre route vers l’ouest avec Chicago comme premier arrêt. S’ensuit un sprint d’auto-stop à travers les vastes prairies américaines de l’Illinois, de l’Iowa, du Nebraska et du Wyoming avant de mettre pied à terre à la vibrante ville de Denver au Colorado. Ce sera un périple excitant, mais difficile. Alors que débute notre première expérience de pouce dans cette grande région des États-Unis, nous ne savons pas à quoi nous attendre alors que tout le monde nous dit que ce sera impossible. 2200 km en un article, accroche-toi!

Sortir de Détroit n’a pas été facile. Nous avons attendu plus d’une heure à l’entrée de la 94 West avant que quelqu’un ne s’arrête. Est-ce indicateur du reste du voyage? Un homme de notre âge d’origine arabe nous prend sur sa route vers le travail, celui-là qui consiste à conduire une semi-remorque jusqu’à Chicago… Cool! Un trajet, une personne. C’est une bonne moyenne. Ahmed est un Yéménite qui est établi aux États-Unis depuis plus de 5 ans. C’est un fervent croyant en la religion musulmane et nous avons une longue discussion sur la spiritualité durant ces 4 heures de route. Il me parle de son passé difficile, problème d’alcool, de drogue, de violence familiale. Un jour, une chicane avec sa mère lui fait changer son attitude du jour au lendemain. Il commence à pratiquer la religion, prie, va à la mosquée. Il prend du temps pour lui avant d’aller dormir et analyse les actes qui lui ont fait du mal à lui ou à ses proches durant sa journée et réfléchis à la source de son erreur afin de ne pas la répéter. Il m’inspire et me fait moi-même réfléchir à des frustrations que je garde trop souvent enfouies au fond de moi. De m’introspecter sur mon attitude et comment faire pour la changer. Nous avons eu quelques discussions religieuses depuis le début de ce voyage et ça nous fait réfléchir sur la place que porte « dieux », que je préfère nommer « nature », dans nos vies. La foi peut se montrer fondamentalement positive et elle peut servir de guide pour nous garder sur le droit chemin, celui du bonheur. Je ne suis pas moi-même quelqu’un de croyant en une religion particulière, mais le voyage me fait chaque jour grandir dans ma spiritualité.

Ahmed, notre chauffeur de Détroit à Chicago
Ahmed, notre chauffeur de Détroit à Chicago

À Chicago, nous nous rendons chez notre hôte Couchsurfing, Jerry. Nous devons traverser la ville du sud au nord avec le transport en commun qui est plutôt dispendieux, mais ça, on doit s’y attendre lorsqu’on se trouve en milieu urbain. Jerry est un psychiatre sexagénaire qui habite une belle petite maison en banlieue de Chicago. Il est très petit, à peine plus grand que 5’ et possède une énergie formidable pour son âge. Les pièces de sa résidence sont décorées d’artéfacts et de souvenirs de voyage, la plupart provenant de tribus africaines ou de lointaines îles du Pacifique. Ses aventures qu’il raconte sont passionnantes et donnent le goût de partir vers l’inconnu. Il nous offre sa grande chambre d’ami avec un lit king dans lequel nous nous abandonnons rapidement.

Nous restons 3 jours à Chicago où nous marchons énormément. Se promener dans les rues du centre-ville donne le vertige. Les gratte-ciels forment une barrière de béton et de verre autour de la rivière Chicago, autrefois un des cours d’eau les plus pollués de la planète. De l’autre côté d’un des nombreux ponts-levis qui traversent l’affluent aujourd’hui d’un bleu turquoise, on observe la Trump tower. C’est la plus haute tour résidentielle du monde à son inauguration en 2009 avant que le Burj Khalifa à Dubaï ne le dépasse un an plus tard. Nous avons réussi à nous y introduire et à monter à la terrasse d’un de ses restaurants avec une sublime vue sur les autres immeubles du centre-ville de Chicago. Une activité gratuite et les photos en ont largement valu la peine!

Le lendemain, Jerry nous amène avec sa voiture au nord de Chicago. On passe devant le très pompeux campus de la prestigieuse Northwesten University, les villas qui l’entourent et l’on s’arrête à l’une des plages de sable blanc du lac Michigan qui s’apparente plus à une mer qu’à un lac. Il nous mène ensuite à Wilmette, une petite municipalité bourgeoise, mais tout à fait ravissante à 50 minutes de Chicago. Étonnamment, le train de ville s’y rend, et pendant ce temps on peine à trouver un consensus pour un tramway à Québec. Peu importe, ce qui rend Wilmette spécial, c’est sa Maison d’adoration bahaï, une des 7 merveilles de l’Illinois. C’est un temple dédié à la religion bahaï, une confession abrahamique et monothéiste, proclamant l’unité spirituelle de l’humanité et rassemblant plus de 7 millions d’adhérents dans 189 pays. La structure en béton d’un blanc immaculé a été réalisée par l’architecte québécois Jean-Baptiste Bourgeois et complétée en 1953. Entre toi et moi, le temple m’impressionne beaucoup plus que la « small penis syndrom tower » de Trump…

Notre séjour à Chicago étant terminé, il est temps d’entamer notre route vers Denver. Un périple que nous estimons devoir prendre 3 jours. Nous n’aurions pu imaginer la difficulté de seulement sortir de la métropole. S’extirper d’une grande ville fait partie des nombreux défis de la carrière d’un pouceux. Les grands centres comme Chicago forment un vortex de trafic qui peut engager plusieurs étapes avant de le franchir. À moins de se rendre directement en périphérie de la fourmilière, la chose intelligente à faire, le processus peut prendre plusieurs heures au préalable de perdre de vue la concentration d’immeubles dans son rétroviseur. Nous avons commencé notre journée de pouce à 10 h et nous finissons par sortir de l’agglomération à 16 h. Nous terminons notre premier palier dans la petite commune de Dixon, ville natale de Ronald Reagan, à 160 km seulement de notre point de départ. Nous y passerons la nuit en tente dans un champ de blé d’Inde.

En Illinois, les grains de maïs recouvrent littéralement la chaussée des routes. Les champs sont visibles à perte de vue aussi loin que nous avançons vers l’horizon. Le matin du deuxième jour, nous rencontrons un couple dans un vieux van en mauvais état, des vagabonds à la recherche d’un emploi peu importe où ils peuvent s’en trouver. Ils se rendent directement à Denver, quelle chance! Seul hic, ils nous demandent 120 $ pour l’essence… On leur explique que nous n’avons pas d’argent, mais que s’ils pouvaient au moins nous conduire jusqu’à la frontière de l’Iowa, nous serions bien contents. C’est ce qu’ils font et nous déposent de l’autre côté du fleuve Mississippi d’une manière un peu froide. Peu importe, nous avançons. L’Iowa est presque aussi similaire que l’Illinois. Il y a juste moins de monde. Une jeune fille nous embarque à Clinton. On lui demande quelles sont les attractions à voir dans l’état. Elle ne savait pas trop quoi répondre; “One thing I know is that we have the largest truck stop in the world on Highway 80” qu’elle nous dit. Nous rions, sans nous douter que c’est exactement là où nous nous ferons débarquer par un autre chauffeur 2 heures plus tard un peu après Davenport.

C’est effectivement un énorme centre commercial pour camionneurs! Le stationnement est rempli de centaines de 18 roues cordées comme des buches. La citadelle des poids lourds compte des boutiques d’accessoires pour semi-remorques, des restaurants et même un musée du camion. Nous décidons de prendre l’occasion pour travailler sur notre contenu et de passer inaperçu assis parmi les touristes en pause pipi et photos. Notre plan, rester ici jusqu’à tard en soirée puis trouver un trucker qui acceptera de nous embarquer pour son trajet nocturne. On gagnera ainsi du temps! Le plan fonctionne à merveille car à minuit, un jeune camionneur consent à nous amener jusqu’à Denver. C’était sympa, il parle beaucoup, on discute et l’on fume du pot. Peut-être un peu trop même… Vers 3 heures de matin, nous nous endormons dans les vapes du doux cannabis, mais notre chauffeur continue de fumer comme une cheminée. Vers 5 heures, il finit par s’arrêter pour une petite pause à un relais à Omaha, la frontière du Nebraska. Moi et Rox on se dit que c’est peut-être mieux de le quitter ici, car à cette heure et à la quantité de pot qu’il fume, ce n’est pas sécuritaire. À l’intérieur du truck-stop, une salle de repos était absolument vide. Nous demandons à l’employé s’il est possible d’y dormir pour 2-3 heures et il accepte. On réussit à s’assoupir.

Une nuit au Truck-stop.
Une nuit au Truck-stop.

Au matin, nous recommençons nos recherches. Nous nous relayons pour demander aux robustes camionneurs de nous embarquer pendant que l’autre travail sur le portable. Notre alimentation depuis deux jours ne consiste qu’à du fast-food de dépanneur cheap. Loin d’être local, ni organique, ni zéro déchet, mais les circonstances obligent. Nous restons à cet endroit jusqu’à 14 heures… Nous nous trouvons en territoire hostile, personne ne veut nous aider. Enfin, oui, mais pas de la manière que l’on voudrait. Si nous avions accepté tout l’argent offert à contrecœur cette journée-là, nous aurions eu au moins 50 $ de plus dans le portefeuille. C’est bien la mentalité américaine, l’argent achète tout, même le répit. À un certain moment, alors que Rox demande à un autre candidat si nous pourrions avoir la chance de voyager avec lui, celui-ci, sans même la regarder lui tend une liasse de billets. Outrée, elle lui crie; “I need you to listen to me, I don’t want money, I want a fucking lift!» C’est comme ça jusqu’à ce que le gérant de la station-service sorte pour nous dire qu’il avait reçu des plaintes affirmant que nous quêtions de l’argent. Rox, qui a les yeux remplis de larmes de rage, et moi tentons de lui expliquer que nous ne commettons rien de tel et que nous ne demandons qu’à trouver un transport. Le gérant, très compréhensif, nous laisse retourner à notre calvaire, heureusement.

C’est bien la mentalité américaine, l’argent achète tout, même le répit.

Un vieux chauffeur nommé Doug finit par nous prendre. C’est un sexagénaire de l’Alabama qui a l’allure typique du trucker américain avec sa grosse barbe grisonnante, une constante cigarette sur le bord des lèvres, sa casquette des Tigers d’Auburn et sa salopette en jeans. Il parle peu, mais c’est temps mieux parce qu’on comprenait très mal son très fort accent du sud. Il se rend jusqu’à Sacramento, mais nous explique qu’il peut nous laisser à Cheyenne au Wyoming à seulement 2 heures au nord de Denver. Nous nous assurons ainsi de notre ticket pour traverser le très monotone Nebraska qui nous offre tout de même son plus beau coucher de soleil.

Coucher de soleil au Nebraska
Coucher de soleil au Nebraska

Je réussis quand même à extirper quelques mots de la bouche emboucanée de Doug. Il vient de l’Alabama, mais vit désormais au Dakota du Sud. Il n’a plus de famille, son fils et sa femme sont morts tous deux d’un cancer. Du coup, il vit dans son camion emménager comme un appartement. Il garde cependant le sourire sous son air bourru et nous fait des blagues que l’on rie qu’on la comprenne ou non. Nous passons une dernière nuit à un truck-stop où nous avons planté notre tente sur un terre-plein au milieu des grosses bêtes motorisés. Doug est même assez généreux pour nous payer une douche à l’intérieur qui est infiniment apprécié.

Doug, notre sauveur des prairies.
Doug, notre sauveur des prairies.

Le lendemain, il nous laisse à un Flying J sur le bord de la Highway 25 direction Denver. Une solide poignée de main, et nous descendons pratiquement en rappel de son camion avec nos lourds sacs à dos. À peine deux heures plus tard, nous rejoignons le Colorado sur une séance de pouce qui s’est avéré beaucoup plus aisé que dans la semaine précédente. Ce fut un voyage éprouvant qui nous a démontré que, malgré la culture individualiste des Américains, de bonnes âmes sont toujours disponibles pour venir en aide, surtout lorsqu’il s’agit de deux voyageurs avec des histoires plein la tête. Nous sommes maintenant excités d’apercevoir les massives montagnes Rocheuses qui nous offriront leurs lots de péripéties à haute altitude. Les États-Unis n’auront pas fini de nous surprendre!

Write a response

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *