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Eva coop – Un Uber québécois et équitable

L'initiative de transport collaboratif équitable Eva coop

La ville de Montréal connaît une période turbulente en ce qui a trait au marché du taxi. Le transport collaboratif en ligne représenté avec Uber comme porte-drapeau a vécu un véritable essor au cours des dernières années. Il y a à peine 4 ans, Uber était encore illégal au Québec, et le voilà aujourd’hui qui chamboule tout sur son passage entraînant avec lui l’industrie du taxi qui doit à contrecœur procéder à une réforme dans son fonctionnement. En effet, le ministre du Transport François Bonnardel a déposé un projet de loi il y a à peine 3 semaines concernant la régularisation des activités d’Uber et la dérèglementation de l’industrie du taxi ce qui officialise donc une transition entamée depuis quelques années. Beaucoup d’utilisateurs diront que c’est une bonne chose et que c’est aux chauffeurs de s’adapter. Vrai, nous entrons dans un nouveau paradigme technologique dans lequel tous les acteurs de la société sont en train de plonger. Seulement, des humains se trouvent derrière cette crise. Ce sont des hommes et des femmes, souvent des immigrants qui ont passé des années à payer des licences pour pouvoir exercer un métier décent. Uber, quant à lui, est une machine multinationale qui engendre des milliards. Bien pratique lorsqu’éméché un samedi soir, mais qui préfère-t-on appuyer au bout du compte? Sur une note positive, un nouvel acteur dans le service en ligne de transport collaboratif, Eva coop, est entré en jeux récemment. Offrant une alternative plus éthique à Uber, elle a cependant souffert d’un manque d’ouverture du précédent gouvernement, mais se trouve en phase aujourd’hui d’affronter ce Goliath du transport mondial. Nous avons rencontré leur chef d’orchestre opérationnel Dardan Isufi en février pour visualiser un portrait de la révolution entamée.

Montréal la nuit source: pixabay

Dans le monde des start-ups

C’était une journée de tempête lorsque nous nous sommes rendus au bureau d’Eva dans le fameux quartier du Mile-End, le berceau des start-ups à Montréal où les idées bouillonnent et les nouvelles technologies sont reines. À chaque fois que nous nous rendons à un meeting avec un collaborateur, c’est au Mile-End que ça se passe. Une véritable pépinière d’entrepreneurs. C’est toujours un peu stressant d’animer une entrevue, surtout avec mon chapeau de journaliste amateur qui pose des questions techniques à un expert dans son domaine. Dardan a tout de suite fait tomber la pression en nous ouvrant la porte. L’air décontracté, une tasse de café à la main et des chaussettes de beignes dans ses « gougounes », l’image stéréotype d’un entrepreneur de start-up. Son collègue cofondateur, Raphael Gaudreault semblait tout aussi relax assis à son ordinateur, certainement occupé à travailler sur un algorithme quelconque avec son t-shirt blanc, sa barbe de trois jours et les cheveux en broussailles. Ces deux gars-là ont mon âge et sont en train de révolutionner le transport collaboratif au Québec. Pourtant, ils ont l’air de deux étudiants qui « chill » et travaillent dans leur résidence universitaire. J’aime ça!

Eva vs Uber

L’interview débute, on entre dans le vif du sujet. Comment la petite entreprise Eva se distingue-t-elle du géant Uber? Dardan est clair, concis. C’est d’abord une application basée sur la blockchain. C’est elle la fameuse technologie qui a fait mettre au monde les bitcoins et les autres cryptomonnaies. Un système qui est beaucoup plus complexe que celui d’Uber parce qu’elle permet une décentralisation des données des utilisateurs. Ce n’est donc pas une entité qui emmagasine les données personnelles comme le font les autres géants technologiques tels que Facebook et Google, mais c’est plutôt l’ensemble des utilisateurs et leurs serveurs qui les font circuler. « Les membres de l’écosystème d’Eva ont toujours le contrôle de ce qu’ils font, de la manière dont ils interagissent avec l’écosystème et de la façon dont l’écosystème interagit avec eux. » m’explique Dardan. Le deuxième principe fondamental de l’entreprise, c’est l’aspect coopératif du tout, où les utilisateurs pourront se rencontrer localement en assemblée générale pour prendre des décisions et se partager les revenus supplémentaires. Pour eux, c’est de cette manière qu’ils mettent en pratique les fondements de l’économie collaborative. Elle se distingue de l’économie traditionnelle en ce sens qu’elle encourage l’usage plutôt que la possession des biens. Réutiliser le matériel par le partage ou cultiver de manière plus productive les ressources telles que la main-d’œuvre pour répondre à des besoins. Un système qui va à l’encontre de la société de surconsommation et son gaspillage. « Mais c’est sûr que quand [l’économie collaborative] est amené d’une manière agressive, quand c’est amené d’une manière centralisée comme Uber et Airbnb, qui soutirent littéralement 25 % des transactions et qui ont un contrôle complet sur des politiques de développement et ainsi de suite, ça dénature les fondements mêmes de l’économie collaborative. » intervient mon hôte d’un ton accusateur. En comparaison, Eva ne prend que 15 % de chaque course et veut aussi mettre en place des jetons cryptographiques sur sa plateforme, sorte de monnaie virtuelle interne, pour les transactions entre les membres. Impak finance, sujet d’une précédente capsule, fait également la même chose.

Uber

La saga politique

Bien qu’Uber ait pu s’infiltrer rapidement dans le système québécois, ce fut autre chose pour Eva. Jusqu’à récemment, avec la nouvelle loi de régularisation déposée par le ministère du Transport, Uber était régi par un projet pilote ayant débuté en septembre 2016 et prolongé à deux reprises dans l’intervalle. La toute jeune coopérative a entamé des démarches depuis janvier 2018 pour faire partie elle aussi de cet arrêté ministériel qui lui permettrait de rentrer en fonction à titre similaire à Uber. Le gouvernement libéral de l’époque en avait apparemment assez sur les bras avec l’application native de San Francisco et, même pour cette dernière, ce dut être un combat ardu. Durant toute l’année 2018, l’équipe d’Eva se trouvait dans une mer d’incertitude à savoir s’ils pouvaient opérer ou non. Avec les élections provinciales en approches, ils n’ont eu d’autres choix que de se faire allier avec des partis d’oppositions et ont finalement trouvé leur compte avec la Coalition avenir Québec, vainqueur à l’Assemblée nationale et son nouveau ministre des transports, François Bonnardel, député de Granby. Ironiquement c’est la circonscription native de M. Isufi. 3 mois plus tard, l’application québécoise obtient enfin l’autorisation souhaitée, chose qu’elle n’a jamais réussi à aller chercher en 9 mois avec les libéraux ce que Dardan dénonce fermement; « Nous avons trouvé très regrettable que l’innovation sociale et technologique soit entravée par des mesures politiques. Au contraire, dans une société, surtout en matière d’économie sociale et solidaire, nous devrions pouvoir la soutenir, l’encourager et non pas la bloquer. »

L’État administratif au Québec est une calèche ankylosée qui refuse d’avancer. C’est vraiment complexe et ce n’est pas normal d’avoir cette lourdeur administrative pour un projet aussi simple et aussi petit que le nôtre.

Tirer des leçons

Il faut le dire, les récents évènements sont une cause de la période sombre qui s’abat sur l’industrie du transport au Québec. La faillite de Téo Taxi, la compagnie de transport électrique fondée par le célèbre entrepreneur québécois Alexandre Taillefer en est certainement une. C’est l’échec d’un renouveau dans le milieu qui aurait pu enfin compétitionner le grand U. Certains diront que la faillite était due à un manqué de rentabilité, d’autres l’attribuent à des circonstances politiques. Pour Dardan, Téo Taxi est aussi tombé à cause de son sentiment de supériorité. Taxelco, la maison mère de l’entreprise, serait arrivé tel un messie dans la crèche montréalaise apportant LA solution sans avoir de plans de communication efficace avec l’ensemble du milieu. « Dans la mobilité, il existe plusieurs alternatives et la combinaison de toutes ces alternatives constitue la recette parfaite pour une mobilité saine, durable et équitable. Ce n’est pas un Téo Taxi qui occupe tout le marché. » Eva, elle, veut inclure tous les acteurs du milieu et les écouter afin de créer un écosystème de transport plus viable. « Nous prenons vraiment les gens du terrain et on les met au cœur de la coopérative. C’est une application pour les membres. » Impliquer des fondements démocratiques à l’intérieur d’une interface technologique. Je crois que c’est le concept qui me rend le plus fébrile dans cette initiative.

C’est sûr qu’il faut travailler avec les services de taxi, avec les gens du terrain. Ce sont les personnes les mieux placées pour connaître l’environnement. On a beau faire des millions de plans d’affaires, d’études de marché, ultimement, ces gens-là qui le vivent sur une base quotidienne le savent.

taxi

L’avenir pour Eva

La version commerciale de l’application n’est pas encore en ligne, mais devrait l’être dans les prochaines semaines. D’abord faut-il que les indicateurs de succès de la version bêta soient à leur maximum. Cette version n’est actuellement accessible que sur l’île de Montréal, mais, une fois la mise en marché faite, l’app devrait l’être pareillement à Québec et Gatineau. À plus long terme, Eva voudrait aussi voir le Canada en s’implantant en Ontario et en Colombie-Britannique. Au niveau local, les régions sont dans la mire de l’équipe; « Nous pensons que les régions ont un potentiel incroyable. Il est faux d’admettre que les régions dépendent du véhicule individuel quand on voit qu’il existe un manque de service de mobilité dans plusieurs villes; Drummondville, Granby… » me dit le chef d’orchestre opérationnel d’un ton fébrile. Et pourquoi pas le monde? « Nous avons approché des communautés du Burundi, du Cameroun, il y a aussi une communauté Eva qui va se développer en Nouvelle-Zélande à Auckland. Bien sûr, nous voulons nous développer rapidement, mais bien. » Personnellement, j’espère pouvoir me commander un Eva une fois à Santiago!

Dardan et Raphael sont des entrepreneurs que j’admire. Malgré leur jeune âge, ils ont le cran de se mesurer à une entreprise multinationale qui possède un quasi-monopole dans son domaine et d’affronter des institutions qui peuvent faire disparaitre leur chance du jour au lendemain. Tout ça pour offrir une alternative en transport collaboratif qui est socialement acceptable et aussi plus équitable. Pour moi, une chose est sûre, c’est que le choix entre le U et le E dans mon App Store sera facile.

Eva coop - David VS Goliath du transport collaboratif

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