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La fois où j’étais dans la mire de la police de Berlin

Il y a des fois en voyage que des imprévus surviennent comme dans cette histoire-ci à Berlin. Manquer son avion, se perdre complètement dans une ville parce que tu ne parles pas la même langue que ton chauffeur de taxi ou te réveiller le matin après un pub crawl dans une autre auberge de jeunesse et un lit trop petit pour deux sont tous des choses qui peuvent t’arriver quand tu vis ton voyage au jour le jour. C’est ma manière de voyager préférée et c’est aussi de cette manière que les meilleures anecdotes prennent naissance. Ma meilleure histoire n’est pas celle des plus joyeuses, mais est certainement des plus irréelles. Je dois moi-même m’assurer qu’elle ne tenait pas du rêve, voire du cauchemar, lorsque j’y songe. À l’été 2016, je me trouvais à Berlin avec plus un sous en poche et dans une période décisive de mon voyage. L’histoire qui suit se dévoilera comme déterminante du reste de mon épopée. Comment ai-je fini avec les menottes aux poignets à 6000 km de chez moi?

Le mur de Berlin
En mode touriste au mur de Berlin

Août 2016, je terminais mon itinéraire européen que j’avais planifié au début de l’été. Rien ne s’était évidemment déroulé comme prévu et j’ai terminé ce chapitre de mon voyage à Berlin en Allemagne plutôt qu’à Istanbul en Turquie. C’est ça, voyagé sans plans. J’ai parcouru une bonne partie de la route accompagné de ma fréquentation de l’époque avec qui j’ai sillonné l’Italie et le trajet de Nice à Berlin en auto-stop. Elle n’était pas du genre « stop » et je m’en suis rendu compte assez rapidement, mais elle l’a tout de même fait! Berlin était son dernier arrêt avant son retour au Québec. Elle allait commencer sa 3e session de cégep et moi, en tant que nouveau diplômé, j’étais en mode fuck l’Uni let’s live the backpacker life! Un compromis qui m’a évidemment laissé seul… Seul et vulnérable.

Berlin source: Pixabay
La magnifique ville de Berlin

La journée où elle est partie fut la pire de tout mon voyage. Bon, j’ai l’air d’un grand romantique dit comme ça, mais c’était aussi à cause de l’amende que je me suis fait mettre en sautant le tourniquet du métro et le fait qu’il pleuvait à boire debout. J’étais misérable dans mon camping en périphérie de la ville et je pleurais. Oui je pleurais! Je ne voyais vraiment plus la motivation de continuer à vagabonder après trois mois loin de chez moi. C’est là que Keven (nom fictif) m’est apparu. C’était un Philippin quinquagénaire résidant en Allemagne depuis son enfance. Un drôle de bonhomme petit et chauve qui parlait à tout le monde dans le camping en buvant une quille de Heineken. Plutôt sympathique, nous avons discuté un bon moment de mon voyage et mes plans pour les jours suivants. Il m’a invité chez lui à quelques rues de là pour que j’y passe les derniers jours de mon escale à Berlin et que je réfléchisse à ce que je voulais faire de mon futur proche. J’ai accepté, surtout parce que je n’avais plus les moyens de me payer le luxe de dormir dans un camping sans douche chaude (oui, j’en étais rendu là).

J’ai vite questionné mon choix. Aussitôt arrivé sur les lieux, je m’imaginais 65 ans en arrière, en pleine hécatombe de la Seconde Guerre mondiale. C’était une grande maison sur deux étages à la peinture écaillée et avec un terrain aux allures d’une vraie cour à scrap. Des morceaux de bois gisaient auprès de pièces de ferrailles non identifiables et un vieux barbecue rouillé semblait nostalgique de ses bonnes années de grillade de currywurst. À l’intérieur cependant… C’était une horreur. Keven n’a jamais dû posséder une poubelle parce que toutes les pièces de cette maison renfermaient des amas de détritus absolument dégueulasse. La vaisselle sale ne laissait place à rien d’autre sur le comptoir, une pile de vêtements souillés et autres guenilles dans un coin du salon et une épaisse couche de poussière sur le plancher là où il était encore visible. J’ai décidé d’installer ma tente dehors dans la cour à scrap. Dieu sait quelle sorte de maladie m’attendait à l’intérieur. L’eau courante n’était pas quelque chose de commun non plus chez lui. Il recueillait l’eau de pluie dans un grand seau qu’on devait se verser dessus pour se laver… Berlin-Est, 1964. J’ai définitivement repoussé les limites de ma zone de confort et je me suis dit que j’y resterai pas plus de deux nuits avant de continuer ma route.

Ces deux jours n’ont franchement pas été si mal. Il m’a amené voir quelques-uns de ses amis et j’ai pu rencontrer un vieil indigène berlinois qui a vécu la Deuxième Guerre mondiale et l’ensemble de la période du rideau de fer en Allemagne. C’est important de préciser que nous nous trouvions dans la partie ouest de Berlin, mais c’est suffisant pour reconnaître que les gens ayant vécu cette période à cet endroit sont restés marqués par l’histoire. Keven se montrait par contre très paranoïaque. Ses portes du rez-de-chaussée étaient barrées en permanence et il soupçonnait ses voisins d’être des espions chinois installés ici pour le surveiller. Selon lui, le gouvernement allemand était encore dirigé par les nazis et ils font tout pour lui retirer sa maison afin de l’envoyer dans un camp de concentration. Une chose importante à comprendre dans cette histoire, c’est que la maison dans laquelle il fermente, je veux dire vie, désolé du lapsus, était celle de sa mère et qu’il en possède maintenant des parts minoritaires. Il se bat donc depuis de nombreuses années pour la garder. Enfin, c’est ce que j’ai compris de son charabia. Je crois qu’il me faisait confiance uniquement parce qu’il espérait me louer une chambre et que j’aie étudié à l’université de Berlin. Il était même prêt à entamer des démarches pour me faire rentrer. Nous étions loin dans la connerie! Tu me diras « Pourquoi t’es resté là? » et je te dirai « J’étais jeune et naïf et je le suis toujours ».

J’étais jeune et naïf et je le suis toujours.

Le matin du 3e jour, je m’attardais à faire le ménage pour le remercier malgré tout de son hospitalité. Je passais le balai dans une chambre à l’étage lorsque je surpris depuis le balcon Keven à l’extérieur au milieu d’une conversation houleuse avec son voisin-espion chinois. Ils s’engueulaient en allemand; « Scheiße » (merde), c’est tout ce que j’ai compris. Je n’en ai pas fait plus de cas jusqu’au moment où, 30 minutes plus tard, je vis une voiture de patrouille et… 2 camions fourgons de l’escouade policière se stationner en catastrophe devant la maison. Depuis mon petit balcon, j’essayais d’apercevoir une fusillade quelque part, malgré que ça aurait été surprenant dans ce petit quartier. En fait, l’équipe de l’escouade se dispersait pour encercler la maison! Peu après, 3 autres voitures de patrouilles et 2 camions sont apparus pour bloquer complètement la rue. Ils étaient tous placés de manière stratégique dans les cours avoisinantes et même sur les toits des autres maisons. Pour la première fois de ma vie, et ce n’est pas quelque chose que j’aurais imaginé un jour pouvoir m’arriver, j’étais dans la mire de plusieurs fusils d’assaut M-16!!! Oupelaye! Je vais voir Keven dans la pièce voisine; « Kev, je crois qu’il y a une mésentente dehors. Mon hôte, furieux, leur criait des insultes par le balcon qui deviendra vite notre terrain de négociation avec la police berlinoise. Ils lui ordonnaient d’ouvrir et Le Philippin dans toute sa splendeur de parano refusait catégoriquement. Il les sommait même de s’en aller, car ce n’étaient pas un quartier sous leur juridiction. À ce que j’ai compris, cette escouade provenait du district américain de Berlin Ouest et nous étions dans le district allemand. Ils n’avaient donc aucun droit de l’arrêter selon lui et s’obstinait alors qu’il pourrait se faire descendre à n’importe quel moment. Quant à moi, dans l’incompréhension totale de ce qui se passait et enfermé dans cette citadelle de crasse apparemment hottage de ce bouffon, je ne ressentais étrangement pas de panique ni même de peur. Je me sentais plutôt euphorique en fait. Je savais que je n’avais rien à me reprocher ce qui fait que j’assistais à ce moment irréel sans savoir non plus comment agir. Cette euphorie s’estompa rapidement lorsqu’il me demanda d’appeler mon ambassade canadienne pour leur dire que la police allemande n’était pas dans son droit de l’arrêter. Là le ton a changé, là je me suis senti concerné dans cette altercation. Je n’allais pas appeler mon ambassade au risque de me faire rapatrié et passé à TVA nouvelle en mode « un p’tit con de touriste s’est fait prendre en otage par un fou à Berlin ». Je lui ai demandé fermement des éclaircissements et il a fini par m’expliquer que c’est très probablement son voisin-espion qui l’a balancé plus tôt sur sa possession d’armes illégales. J’ai ainsi compris que c’est le Chinois qui possédait les parts majoritaires de sa maison, et que la manière facile pour lui d’en prendre possession, c’était de faire arrêter Keven. À la suite de leur prise de bec un peu plus tôt, le voisin aurait appelé la police sous prétexte qu’il l’aurait menacée avec une de ses armes illégales dont il connaissait l’existence. Moi évidemment, je me trouvais au bon endroit au bon moment! Je sais que ça semble être une histoire à dormir debout, mais c’est toute l’information que j’ai eue en très peu de temps.

enfermé dans cette citadelle de crasse apparemment hottage de ce bouffon

J’ai refusé d’appeler l’ambassade et j’ai même parlé au téléphone avec le négociateur à l’extérieur en bas du balcon qui m’ordonnait de trouver une façon de le faire sortir. Pendant ce temps, Keven est allé chercher ses armes au sous-sol et, à mon ébahissement, il les lança par la fenêtre en criant « Das ist alles was ich habe!!!» (C’est tout ce que j’ai). Il avait un lance-grenade… Un fucking lance-grenade! Il était sur le bord des larmes et il savait que s’il se faisait arrêter il perdrait sa maison (selon ses dires), mais moi après cet épisode j’en ai eu assez et je commençais franchement à avoir peur. Qu’es qui se passe s’ils entrent de force?? Je finis par le prendre par le collet solidement et je lui dis d’un ton agressif; «We get OUT!»Il a compris, nous sommes descendus, il a débarré la porte et nous voilà finalement sortis. À l’extérieur, 6 grands policiers en armure complète nous visent avec leurs fusils d’assaut; « Hände hoch!! » Je freak out, je ne pose pas de questions je lève les mains en prenant pour acquis que ça ne voulait certainement pas dire attention à la marche. J’ai cependant comis un geste de cinglé sur l’émotion du moment et j’ai mis la main à ma poche pour prendre mes passeports et leur montrer. La réaction de mes « sauveurs » aurait pu être vraiment plus dramatique. Ils ont tous braqué les fusils en ma direction en criant à plein poumon « Hände hoch, nicht bewegen!!!». Pas touche les passeports mec t’es con ou quoi? t’es juste chanceux qu’ils ne t’aient pas déjà mitraillé! Ils nous ont pris moi et Keven, poussés face à la façade de la maison et passé les menottes aux poignets. À ce moment, j’ai compris que j’étais vraiment dans la merde et je me souviens avoir regardé le bouffon à côté de moi la joue écrasée contre le mur avec une haine sans nom. Qu’est-ce que je foutais ici?

Encore face à la paroi, les agents ont pris mes passeports dans mes poches et m’ont posé des questions sur la raison de ma présence ici. Je leur ai expliqué que j’étais un voyageur Suisso-canadien, que j’étais arrivé depuis seulement deux jours sans avoir connu cet homme avant et je leur ai indiqué ma tente dans la cour arrière.

Ils se sont concertés pendant 10 minutes, ont embarqué l’ami Kev, et ont fini par me relâcher en passant le commentaire que j’étais dingue d’être resté chez cette personne sans la connaître. No shit Jerry! Ils m’ont laissé partir sous condition que je devais quitter le secteur de Berlin dans les 24 heures. Cool, c’est exactement le plan que j’avais en tête. J’ai ramassé ma tente au même rythme que les policiers ont nettoyé le champ de bataille que représentait maintenant cette petite rue de banlieue. Avant de m’en aller avec mon gros backpack, j’ai lancé aux agents; «Thanks for the most fucked up experience of my trip!» Ils ont pouffé de rire. J’ai effectivement mis les voiles vers l’ouest pour Cologne la journée même. Je me suis fait prendre en stop à la sortie de Berlin par un gars qui se rendait à Hanover à 2 heures de là pour rejoindre ses amis au festival de la bière de la ville. Il m’y a invité et l’on a fait la fête toute la nuit. Une belle aventure rocambolesque qu’ont été ses quelques jours à Berlin.

Certains diront que j’ai été totalement insouciant d’avoir accepté de rester aussi longtemps chez cet homme. C’est vrai, mon voyage a été parsemé d’insouciance et de rêverie. Certainement que j’ai été excessivement chanceux de m’en être sorti qu’avec une exclusion du secteur. Je ne sais pas si je peux y revenir d’ailleurs… Whatever, je ne regrette aucunement mon choix et je ne regrette pas non plus cette mésaventure qui m’aura certainement marqué à vie. C’est lorsqu’on ne risque rien que l’on n’a rien et cet épisode m’a permis de retrouver mon chemin et m’a même permis de retrouver la motivation pour continuer mon voyage. J’étais à un point où j’hésitais à revenir à la maison et j’ai fini par poursuivre l’épopée une autre année et demie. J’avais soif de péripéties, et j’allais encore en vivre beaucoup d’autres. Quant à mon hôte sénile, je n’en ai plus jamais entendu parler.

 

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