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L’identité québécoise; On s’en souvient?

C’était la Saint-Jean-Baptiste hier, cette grande fête nationale rassembleuse des Québécois autour d’un énorme feu, portant les couleurs blanches et bleues de leur fleurdelisé si emblématique d’une société distincte. Les cannettes de Budweiser jonchent l’herbe du terrain du centre communautaire de la municipalité organisatrice, les esprits s’échauffent, les gens fêtent, perdent la carte, oublient. La mémoire de leur soirée de la « Saint-Rhean! » s’efface, certains avec des remords d’autres pas. Nous entretenons une culture de la beuverie qui a toujours existé de nos ancêtres canadiens-français jusqu’à aujourd’hui. On peut y trouver un paradoxe assez amusant avec notre credo immatriculaire, « Je me souviens ». Vraiment? Ce texte sort un peu de la forme habituelle de ce blogue. Je laisse aller mon élan ici sur ma perception de l’identité québécoise pour un jeune de la génération post-référendaire, soit celle qui n’était pas en âge de voter en 95 ou qui, comme moi, n’était tout simplement pas née. Je veux en même temps en démontrer un parallèle avec mes voyages et la perception que les autres sociétés ont de ces Canadiens pas vraiment canadiens. Enfin, je vais ramener tout ça à notre rapport identitaire qui, en lien avec l’actualité récente, se replie sur elle-même sans se souvenir de notre histoire collective d’un peuple autrefois opprimé. La perte de l’identité nationale si chère à nous est-elle due à l’autre, aux Anglais ou aux étrangers? Ou bien tient-il plus à la perte de ce que nous appelons le récit collectif, le grand mythe qu’on se raconte? Voici ce qu’un « p’tit gars de 23 ans » en pense.

Un second regard

À travers mes voyages dans les pays francophones européens et au Canada anglais, j’ai pu avoir un œil nouveau sur ma nation d’appartenance. Comment les Européens perçoivent-ils ce peuple canadien avec un accent français bizarre, et comment les anglophones des autres provinces perçoivent-ils ce « colloque » si différent d’eux? Ce colloque qui ne se sent pas chez lui et qui a voulu mettre fin au bail à deux reprises. Pour les premiers, les Québécois représentent un peuple chaleureux, accueillant, qui possède une belle joie de vivre et réputé pour son grand respect. Pour les Français, c’est un contraste marquant avec leur propre patrie qu’ils considèrent très souvent eux-mêmes comme individualiste et vaniteux. Même les nouveaux arrivants français en Nouvelle-France retrouvaient la « gaieté normande » chez les habitants ainsi qu’un goût pour la liberté dont l’influence pouvait provenir des communautés autochtones. C’est ce qu’on peut déceler dans le reste du Canada et c’est aussi un aspect qui nous rapproche des autres Canadiens, cette générosité, cette gentillesse qui a amené le fameux mythe du « always sorry ». Mes voyages m’ont permis de cerner le trait de caractère anglophone qui les définit comme un peuple ultra accueillant et super ouvert aux immigrants et aux réfugiés. La preuve, c’est que le Canada a été l’État ayant accueilli le plus grand nombre de ces derniers en 2018 et beaucoup moins d’Anglos vont s’en plaindre que de Québécois. C’est justement souvent l’impression qu’ils ont de nous, un peuple fermé sur lui-même et qui va à l’encontre du bien-être de la nation canadienne. Un bon exemple, c’est la perception des Albertains face à la réticence des Québécois d’exploiter et exporter leur pétrole. Voilà donc un sacré contraste entre les deux communautés européennes et anglo-canadiennes. Pour la remarque de cette dernière cependant, il est bien entendu important de comprendre le contexte culturel qui mène à ce contraste.

Pétrole canadien
Le pétrole des sables bitumineux, objet de conflit entre le Québec et l’Alberta.

L’identité à travers les âges

En effet, depuis la conquête en 1759, la société canadienne-française a subi un traumatisme qui l’a menée au repli de sa culture. La petite communauté a dû prendre des mesures très protectionnistes pour garder sa langue et sa religion et faire face à l’assimilation anglophone accentuée à la suite des rébellions de 1838-1839. Les francophones ont donc toujours eu à protéger leur identité collective. Ce concept qui se définit, selon Àngel Castiñeira, spécialiste en philosophie sociale, comme un ensemble de souvenirs historiques, de mythes, de valeurs, de traditions et de symboles auxquels une nation s’identifie. La religion a eu un rôle important dans ce protectionnisme culturel, car il permettait aux habitants de se replier sur leurs valeurs traditionnelles, soit le voisinage, la famille, la paroisse. Les villageois se devaient ainsi de pratiquer la solidarité, puisque la division pouvait constituer un drame dans des communautés isolées. L’Église catholique servira donc de rempart face à l’assimilation. Lui donne le sens de la nation franco catholique dans un monde anglo protestant. Un ciment de l’identité collective. Assez paradoxale lorsqu’on pense à la société laïque que nous sommes en train de bâtir aujourd’hui justement pour protéger notre patrimoine culturel. Après deux siècles de ce retrait et avec l’avènement de la modernité, la communauté avait pris du retard sur ses voisins justement à cause de la place prépondérante du clergé. Il a donc décidé de prendre les reines de sa destinée dans un grand élan collectif. C’était la Révolution tranquille, et la naissance, enfin, de la fierté nationale. Le terme québécois apparut à la surface de la grande noirceur et les dominés se sont émancipés. René Lévesque, un des acteurs principaux de cette renaissance, écrivit un jour ce qui relate bien cette transition;

« Ce groupe d’humain diminué, il s’est pourtant rendu compte qu’il est un peuple, depuis que des changements rapides l’ont acculés littéralement à la mise en valeur de sa “personnalité” distincte. »

– René Lévesque, ancien premier ministre du Québec

La transformation a été si spontanée qu’en à peine deux décennies, les Canadiens français ont eu le culot de vouloir reprendre leur souveraineté, du jamais vu en près de 150 ans. Tout ça, c’est grâce à un élan de fierté d’être et de confiance en leur culture qui a permis à un peuple d’opprimé de trouver la liberté de devenir quelque chose.

Identité Québécoise, René Lévesque
René Lévesque, protagoniste de la Révolution Tranquille.

Notre nation aujourd’hui

Près de 25 ans après le dernier référendum, quel est l’état de l’identité québécoise et de la volonté d’autonomie de la nation? Plus précisément, comment les milléniaux perçoivent-ils leur propre identité? J’ai tendance à constater un certain cynisme de la part de ma génération. Nous qui n’avons jamais connu la ferveur de l’époque indépendantiste, nous ne pouvons nous projeter dans un projet qui ne nous a jamais concernés. Ce n’est pas tant que nous nous décrivons comme fédéralistes pour autant, c’est plutôt un désintérêt pour la chose nationale qui nous ronge. Pour les plus vieux, leur trait identitaire se trouve en contradiction avec les droits humains fondamentaux des individus et des minorités. C’est exactement ce paradoxe qu’on retrouve dans l’enjeu du projet de loi 21 sur la laïcité qui vient d’être approuvé récemment. Pour protéger notre identité, les politiciens ont recours à la peur de l’autre afin d’écarter les immigrants d’ethnies diverses du domaine public et tout ça en bafouant notre charte des droits de la personne. Traditionnellement, le rappel de notre culture à travers l’histoire nous permettait de comprendre l’enjeu identitaire des nouveaux arrivants. Avec les changements que nous venons de connaître, j’ai bien l’impression que ce n’est plus vraiment le cas… Encore pire, si en plus nous faisons en sorte de ne pas reconnaître la particularité de ces immigrants, qu’est-ce qui nous dit qu’ils ne se replieront pas sur leur religion comme nous en avons nous-mêmes déjà été l’exemple par le passé? En essayant de forcer l’intégration, le contraire se produit et le cercle vicieux s’enfonce dans la division des Québécois d’origine et d’adoption. Notre culture, elle, ne s’en porte pas nécessairement mieux, car elle continue de s’américaniser pour devenir probablement une nation s’assimilant de plein gré. Nous tournons tous continuellement autour d’un centre de gravité nommé argent dont l’individualisme résultant devient le bourreau du vivre ensemble. Notre récit collectif, l’histoire nationale qu’on se raconte, n’a plus d’oreilles à atteindre et c’est selon moi la plus grande menace à notre identité. Ce n’est pas la famille de Magrébins qui a quitté des emplois spécialisés pour désespérément terminer ici et gérer un dépanneur dans le but de s’intégrer.

L'immigration, menace à l'identité québécoise?
L’immigration, menace à l’identité québécoise?

Pour finir, l’état de notre société québécoise se compare selon moi à un lendemain de « brosse » de la Saint-Jean. Nous survivons à un gros hangover, amnésique de ce qui nous est arrivé. Nous sommes certes un peuple coloré et chaleureux qui aime se cuisiner une bonne bouffe avec quelques bouteilles pour agrémenter les conversations, mais notre pouvoir collectif s’amenuise derrière une nonchalance de ce qu’on pourrait faire de notre nation si distincte de ses voisins. Nous avons été un peuple de dominés, et nous faisons maintenant vivre la domination sur des communautés réfléchissant l’image de notre passé. Tout n’est pas complètement noir, car des individus, des organismes, des entreprises, des groupes d’humains au final se serrent les coudes pour faire de demain le Québec, un meilleur monde. L’innovation pullule jusqu’au fin fond des régions, des artistes célèbrent leurs créations distinctives et des âmes charitables donnent un peu de sens à la vie des fantômes errants des ruelles de Montréal. Comme le disait l’électrisante Catherine Dorion, peu importe ce qu’on dit d’elle;

« La force d’une culture, ce n’est pas sa capacité de se garder des influences à travers l’histoire, c’est sa capacité à choisir ses influences et à les intégrer dans un tout grâce à une espèce de force centripète, un tout dans lequel tout le monde peut se reconnaître, se lier, s’aimer, lutter ensemble même si on est toute différent. »

– Catherine Dorion, député à l’Assemblée Nationale

C’est de ça que je veux que nous fêtions à la Saint-Jean. Un grand jam collectif bras dessus bras dessous pour montrer qu’une vraie société souveraine chante en cœur jusqu’à l’aube et ne finit pas « black-out » dans une toilette sèche. Mon Québec, je souhaite qu’il se souvienne. Et une fois que la mémoire reviendra, peut-être, je dis bien peut-être, parlerons-nous d’indépendance.

 

Pour un autre article de réflexion, c’est ici!

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