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Ma bouleversante rencontre en Palestine

C’est fou de se dire à quel point les conflits que l’on voit dans les médias comme en Palestine nous paraissent si loin. Ils semblent être un monde parallèle auquel nous ne penserions jamais avoir à vivre un soupçon de ce qui s’y passe, ni même qu’il serait possible un jour d’y mettre les pieds alors qu’on est assis confortablement sur notre sofa.

En juillet 2017, j’étais en Israël. C’était bien malgré moi une décision de dernière minute. Censé aller en Iran, mon vol a été annulé et non remboursé (évite de booker avec flydubaï si l’occasion se présente). Je me suis donc rendu sur la sainte terre par la voie terrestre depuis l’Égypte. Israël était pour moi une destination de rêve, mais je ne pouvais m’y trouver sans vouloir traverser la frontière de la Palestine, là où résidait le sommet de ma curiosité. Je savais que ce voyage serait spécial, mais je ne pouvais imaginer la portée de l’expérience que j’y vivrais. Dans cet article, je ne me prononcerai pas personnellement sur le conflit. J’ai beau y avoir séjourné et m’être beaucoup renseigné, il ne reste que c’est un sujet beaucoup trop complexe pour que je puisse me permettre d’en juger. Ce sera plutôt un recueil de témoignages dont le seul filtre sera mon expérience sous ma plume.

Le mont du temps à Jérusalem
le mont du temple à Jérusalem avec mon hôte Couchsurfing Guy

Jérusalem

Jérusalem est loin de ce que j’aurais imaginé. Israël non plus d’ailleurs. J’avais en tête l’apparence d’une ville assez pauvre, déstabilisée par le conflit Israelo palestinien, mais ce qu’on y voit réellement c’est plutôt une cité moderne très occidentale hormis nombre de Rabin défilant dans les rues, textes saints en main. On se croirait dans le Mile-End en fait! De grands immeubles institutionnels et de grands magasins jalonnent les rues. La vieille ville est impressionnante, beaucoup plus fidèle à l’image que je m’imaginais de la ville sainte (évidemment, quand on pense à Rome, on voit tout de suite le Colisée plutôt que le centre-ville moderne…). De petites ruelles étroites, des bazars où se mélangent les effluves de hummus, d’épices et de plastique cheap des boutiques souvenirs, les grands lieux de prière et des parades de bar-mitsva rythmés. Le petit périmètre entouré de remparts du vieux Jérusalem est divisé en 4 quartiers, tous appartenant à une des grandes religions monothéistes. Au Sud-Est, le quartier juif, le quartier chrétien où vivent des Arabes chrétiens de Palestine au Nord-Ouest, le quartier arménien, aussi chrétien au Sud-Ouest et le quartier musulman au Nord-Est. Cette diversité religieuse sur un si petit territoire montre bien à quel point Jérusalem représente un des centres sacrés d’importance dans le monde.

Le mur des lamentation à Jérusalem
Le mur des lamentations à Jérusalem

Un saut en Palestine

À ma dernière journée de mon séjour, je me suis lancé de l’autre côté de la frontière, ou devrais-je plutôt dire, de l’autre côté du mur en Cisjordanie! Ayant manqué le bus, j’ai dû me prendre un taxi qui me fera traverser la douane pour seulement 20 shekels (7 dollars). Étonnamment, Bethléem est une destination touristique asser populaire dans la région. Des tours organisés amènent des touristes en promenade exotique « hasardeuse » en Palestine. L’argent doit tout de même se faire entre deux ennemis jurés! Je me fais déposer dans le centre-ville, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Les rues calmes non pavées, des bâtiments blancs sans grande distinction, un petit café accueillent quelques touristes au coin de la rue.

Je me suis rendu vers le mur à pied et plus particulièrement en direction du Walled Off hôtel du célèbre artiste engagé Banksy. Ce peintre urbain dont personne ne connaît sa vraie identité crée des graffiti portant des messages d’espoir, de paix, mais aussi de dénonciation partout dans le monde. Il a anonymement acheté un hôtel à son nom du côté cisjordanien du mur de la honte et y a fondé un musée sur le thème du conflit israélo-palestinien. Un site que je ne pouvais absolument pas ignorer! L’intérieur du bâtiment était chaleureux, une décoration de style victorien avec de grands cadres de ses œuvres les plus importantes accrochés sur les murs donnait à l’endroit un caractère mythique. Le musée, malgré qu’il fût plutôt petit, me tiraient des poumons des soupirs d’indignation à coup d’images douloureuses et d’histoires tragiques. La pénible vision de ce symbole d’oppression à peine sortie de l’établissement achève mes glandes lacrymales et l’eau me monte aux yeux.

Le walled off hotel

Ce que j’y ai appris, c’est qu’au-delà même de la fondation de l’état juif d’Israël, c’est des années de colonialisme et de tentatives d’expansion qui ont jetés de l’huile sur le feu. Cela a mené à de nombreuses guerres et à deux soulèvements du peuple palestinien (intifada) dont la dernière a résulté à l’érection du fameux mur pour protéger Israël des terroristes. Aujourd’hui avec la construction de colonies fortifiées en plein territoire de Palestine, l’acte de guerre se poursuit.

Bienvenue en Palestine

Malgré le caractère triste de cette grande nature morte, des artistes du monde entier dont bien sûr Banksy, sont venus au travers des années y mettre un peu de couleur et de vie. Des fresques porteuses d’espoirs ravivent une communauté opprimée. Sur tout le long de la paroi bétonnée sur plusieurs kilomètres, d’immenses panneaux sur lesquels des messages d’espérances et de tristes anecdotes se suivent. Un homme avec un nez de clown jongle avec une boule de cristal sur le trottoir et donne un spectacle émotif avec un tel décor. Il termine sa prestation en embrassant sa boule et en lâchant ces mots « The world as one », la sphère représentant le monde harmonieux, équilibré.

Les messages d’espoirs et les anecdotes ravivent la communauté

La rencontre

J’ai continué de marcher le long du mur, admirant les fresques, lisant les messages, prenant des photos. Le rempart est loin d’être une cloison droite, elle serpente plutôt les quartiers et les ruelles un peu comme un labyrinthe, si bien que je me suis vite retrouvé face à un cul-de-sac dans une enclave qui contournait un bloc de bâtiment. Alors que j’étais perdu dans ma contemplation, une femme d’âge mûr s’est approchée de moi pour converser. Elle se nommait Claire et vivait à l’étage de l’immeuble juste à côté. Elle tenait une boutique souvenir au rez-de-chaussée et puisque cette horrible clôture l’isolait du reste de la Ville, elle a dû écrire une annonce sur la surface de béton au bout de la rue pour diriger les touristes. Pas étonnant qu’elle doive se jeter sur le moindre passant! Néanmoins, j’étais absolument excité de pouvoir discuter avec une locale. Je lui posais tout plein de questions, mais j’étais tellement énervé que je n’arrivais pas toujours à me concentrer sur ce qu’elle racontait malgré son anglais presque parfait. Elle m’expliquait sa situation depuis l’érection de la grande barrière en 2002. Son mari étant mécanicien, il ne pouvait plus pratiquer sa profession dans son garage dû à l’isolement. Ils tiennent donc tous les deux la petite boutique. Ils avaient tenté d’ouvrir un bed & breakfast sous le nom du Banksy’s hotel mais depuis la fondation de l’autre ils devaient changer de nom et ça ne fonctionnait plus trop. Son oncle vivait à l’origine juste de l’autre côté du mur à quelques mètres à peine avant qu’ils ne se fassent littéralement séparer. Il est parti pour la Jordanie il y a quelques années, mais même lorsqu’il vivait encore à Bethléem, ils ne pouvaient se parler qu’au téléphone, car le permis pour traverser le checkpoint ne peut se procurer facilement lorsqu’on vient de Palestine.

Elle m’a invité dans sa boutique faisant directement face au mur de 10 m de hauteur de l’autre côté de la rue. Une bien triste vue lorsqu’on élève une famille. Les objets qu’elle vendait étaient tous en bois d’olivier fait à la main. Son œuvre la plus vendue était une crèche fabriquée artisanalement munie d’un petit mur amovible s’ouvrant sur bébé Jésus, Marie, Joseph et leurs potes pour faire référence au lieu sacré que représente Bethléem. « C’est pour montrer comment la beauté de Bethléem est cachée par cet énorme mur » me dit-elle, elle-même chrétienne pratiquante. Elle me montra également des photos de la construction du mur, de quelle façon le gouvernement israélien s’est accaparé des terres au-delà même de son territoire légal au moment de son installation. Elle me parla aussi beaucoup de l’Intifada qui a mené à l’érection de la structure.

La maison de claire
L'étage de l'immeuble, où vivent Claire et sa famille, à l'ombre du mur

La seconde Intifada a eu lieu entre 2000 et 2006 et se traduit par le soulèvement du peuple de Palestine contre le rapport de domination israélien et a causé un conflit meurtrier qui a engendré la mort de 3000 Palestiniens contre environ 1000 Israéliens. À l’époque, la maison de la famille de Claire occupait un endroit très stratégique dans la Ville. Sous l’obligation de l’armée israélienne, elle devait ouvrir la porte à l’ennemie pour qu’ils puissent tirer du deuxième étage. Si elle n’obtempérait pas, ils menaçaient de faire sauter la porte même avec la présence de ses enfants à l’intérieur. À l’apogée du conflit, séquestrés chez eux, le pointeur laser dans le front au moindre pas à l’extérieur, sa mère était malade et avait besoin de médicaments et les enfants avaient besoin de manger! Aucune aide n’était fournie. Elle a dû user d’astuce pour se procurer les denrées et pour simplement fonctionner. Avec émotion, les larmes aux yeux, mais le sourire au visage, elle me décrit de façon anecdotique certaines histoires marquantes de cette période. Elle me racontait en riant cette fois quand elle étendait sa lessive à l’extérieur et qu’elle rendait fou le garde dans son mirador qui devait se déplacer à chaque fois qu’elle sortait, puis rentrait lorsqu’il trouvait sa position de tir. Il y avait aussi cette histoire où elle me disait qu’une fois sa sœur était allée faire les courses pour une rare fois avec sa voiture et qu’elle s’est fait arrêter par un tank muni d’un sniper. Elle n’avait pas le droit d’être dans cette zone surtout avec un véhicule et elle aurait pu se faire descendre si ce n’avait été de Claire qui s’est dressée entre le blindé et la voiture de sa sœur. Les soldats ont fini par voir que le sac ne contenait que de la nourriture et les ont finalement laissé passer, mais ça a dû prendre un sang-froid incroyable pour vivre de tels évènements! J’en avais les larmes aux yeux à l’écouter parler et à penser que toutes ces histoires se sont déroulées exactement où je me trouvais une quinzaine d’années plus tôt. Je lui ai dit que son peuple est très courageux de se battre pour leur souveraineté et d’avoir dû survivre à tant d’années de guerre. Elle m’a expliqué qu’elle a voyagé au Canada il y a quelques années sous l’invitation d’une étudiante de l’université de Montréal pour parler de l’Intifada. Elle était restée surprise de voir un peuple qui ne semblait pas être plus heureux que le sien malgré l’opulence et la paix. Elle avait bien raison, nous Canadiens, pour la plupart, n’avons jamais vécu la misère d’une nation ni la guerre sur nos terres. Nous n’avons pas conscience de la chance que nous avons de vivre paisiblement sans aucune menace, sans famine, en abondance d’eau. Il nous est impossible pour nous de reconnaître l’impact de ce que cela représente parce c’est normal, nous avons toujours vécu ainsi de nos plus lointains souvenirs. La mémoire des générations s’efface à mesure qu’elles se remplacent. Loin sont les temps de la grande dépression ou des guerres mondiales en Europe, le confort comme credo de vie. Si seulement il nous venait une telle catastrophe, la nation tout entière subirait un grave traumatisme.

Les histoires de Claires, écritent par sa soeur, immortalisés sur la barrière

De toute son expérience, Claire ne s’est jamais attribué la vertu du courage. C’était Dieux, ou plutôt sa foi en lui qui lui a permis de survivre. Ça m’a permis de me questionner sur la raison pour laquelle notre société s’est athéisée. Ces gens-là ici en Palestine avaient besoin d’avoir la foi pour continuer, croire en un avenir meilleur, croire en quelque chose tout court. Nous occidentaux, après des années de paix et de développement économique, nous n’avons qu’à croire en ce dernier pour continuer à vivre notre existence passive. Sans me rattacher à aucune religion, je me suis rendu compte à quel point la foi spirituelle est importante pour la plupart des peuples du monde et pourquoi elle l’a été dans l’histoire de l’humanité. Le besoin de l’espèce humaine de croire.

Après plus de deux heures de discussion, je devais quitter et je l’ai remercié de m’avoir partagé son histoire qui m’a profondément bouleversé. Une rencontre qui m’a permis de requestionner plusieurs fondements de mes croyances et m’a montré une nouvelle manière de voir mon rapport à la vie, à la société et surtout à mes propres problèmes. Pour prendre conscience de la chance que j’ai, je me devais de sortir de ma zone de confort. Je n’aurais pas pensé avoir à me rendre en Palestine pour ça, mais tant mieux si c’est ce que ça me prenait. Je n’ai bien sûr pas oublié de prendre le soin d’acheter quelques bracelets pour ma famille. Sans doute avait-elle commencé à me parler pour vendre ses objets, mais ce n’est pas tous les marchands qui font des affaires en étant entouré d’une muraille.

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