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Redonner de la dignité aux sans-abris de Los Angeles

La dignité est une chose précieuse pour les sans-abris

À Los Angeles, on y va habituellement pour les plages ensoleillées de Santa Monica, visiter la promenade bondée de Venice Beach, se prendre en selfie devant le panneau d’Hollywood ou marcher les yeux rivés au sol sur le Walk of Fame. Nous, on y est allé pour Skid Row, un des quartiers avec la plus haute concentration de sans-abris aux États-Unis, pour témoigner sur la face cachée de la cité des anges que personne ne veut voir. On se déplace sur les trottoirs ensevelis d’emballages de poulet frit, de cannettes de bières et autres déchets en contournant les abris de fortune des laissés pour compte dont nous viennent des effluves d’urine. On était réticent d’y aller après avoir entendu les histoires de violences et les épidémies de maladies comme la fièvre typhoïde qui menace de s’étendre à tout moment. Étonnamment, on a plutôt assisté à de la bienveillance à notre égard de la part des habitants du quartier. Nous y avons vu une communauté soudée et dont une chose se pose comme particulièrement importante aux yeux des sans-abris, la dignité. Suite à cette expérience, nous vous proposons un regard plus humain sur ce qui est considéré comme la capitale américaine des sans-abris.

sans-abris

La crise des sans-abris

Bien que Los Angeles soit la 3e ville au monde avec le plus de millionnaires, elle compte aussi la deuxième plus grande population de sans-abris aux États-Unis. En effet, près de 60 000 personnes dans le comté de Los Angeles se trouvent dans un état de précarité et 27 000 dans la métropole n’ont même pas accès à un foyer pour itinérant ce qui la place au sommet du podium des villes américaines dans cette catégorie. Le résultat est évidemment désastreux. Dans tous les quartiers et encore plus au centre-ville, les tentes et autres abris temporaires (ou pas) inondent les trottoirs et accroissent les risques sanitaires.

Comment en sont-ils arrivés là? Plusieurs raisons expliquent cette situation, mais le principal problème est la crise du logement actuel partout en Californie. Avoir un revenu près du salaire minimum n’est même plus suffisant pour se loger, dû à l’augmentation constante du prix des loyers. L’argument de la maladie mentale ou de l’accès à la drogue n’est donc pas nécessairement valide : « Les maladies mentales sont évidemment un enjeu, mais je crois que les gens font fi de beaucoup d’autres problèmes qui peuvent survenir, par exemple ne pas avoir de régime de soutien alors que sa mère tombe malade ou vivre d’une paye à l’autre et voir le prix de son loyer augmenter de 50 $. Ça peut sembler être quelque chose d’infime, mais qui peut avoir un effet domino qui vous mène droit dans la rue et la discrimination fait en sorte que vous y restez », nous explique Caitlin Aidler, la fondatrice d’un organisme que nous avons rencontré. « La majorité de la population de sans-abris, du moins de notre propre expérience avec ceux que nous aidons, n’a pas ce problème (maladie mentale). Ils cherchent du travail ou ils ont un travail qui ne paye pas assez (…) ou bien ils sont venus d’ailleurs pour un travail qu’ils ne trouvent pas ici. ». Heureusement, les programmes comme celui de Caitlin donnent une lueur d’espoir sur leur condition.

« Avoir un revenu près du salaire minimum n’est même plus suffisant pour se loger »

Des initiatives inspirantes

Ce programme, c’est Project ROPA, un organisme qui a pour mission de restaurer la dignité des sans-abris en leur fournissant l’accès à un choix de vêtements de qualité et autres services d’hygiène grâce à des partenariats locaux d’impacts. Ils collaborent sur le terrain avec un second organisme nommé Lava Mae qui offre un service mobile de douches gratuites et qui aident les gens à commencer leur propre programme d’hygiène dans leur ville n’importe où dans le monde. Caitlin a accepté de nous recevoir lors d’un service le vendredi matin en face de l’hôtel de ville pour répondre à nos questions. Nous en avons profité pour donner un peu de notre temps en tant que bénévoles.

Les camions des deux organismes en plein service au centre-ville
Les camions des deux organismes en plein service au centre-ville

Les deux camions respectifs des organismes sont stationnés sur le bord de la rue vers les 9h du matin et déjà, une dizaine de personnes attendent pour recevoir les différents items qui rendra plus facile le reste de leur semaine. Caitlin les accueille dans sa minivan où se trouvent des supports remplis de vêtements desquels ils n’ont qu’à choisir. Nous, on distribuait des sous-vêtements et des trousses d’hygiènes à leur sortie. Ils se dirigent ensuite vers les douches aménagées dans la remorque cargo bleue de Lava Mae desquelles ils vont ressortir frais et revigorés. Ça faisait chaud au cœur de voir le sourire un peu gêné, mais sincère de ces gens. « Beaucoup d’entre nous voudraient se montrer d’une manière décente, spécialement moi qui me cherche présentement un emploi, une opportunité de survivre », nous dit Leticia, une des bénéficiaires, en nous montrant fièrement ses nouveaux atours.

Leticia, une des bénéficiaires du service du vendredi matin
Leticia, une des bénéficiaires du service du vendredi matin

Lava Mae fonctionne dans le même objectif. Les personnes qui y travaillent ou qui sont bénévoles traitent leur client d’une manière affectueuse et se rapportent à eux d’égale à égale; « La principale chose que nous fournissons est un endroit sécuritaire où les gens peuvent se doucher et avoir un peu de dignité. C’est la première chose qui vous est volée dans la rue, vous n’avez pas d’intimité, vous ne pouvez pas avoir la paix et votre dignité est drainée », s’exclame Josh, un des employés de Lava Mae qui a répondu à nos questions entre deux nettoyages de douche.

Nous ne pouvons sauver tout le monde, mais nous pouvons construire un endroit dans lequel ils peuvent se sauver eux-mêmes. 

Pour la fondatrice de Project ROPA, la crise des sans-abris est un sujet très complexe, mais elle sait exactement de quelle manière elle peut aider : « Les gens ont tendance à juger sur l’hygiène d’une personne et donc sur son apparence. Ne pas avoir accès à une douche et des vêtements décents peut avoir un effet sur toute une gamme de problèmes en lien avec l’employabilité et même l’accès au logement. Je ne crois pas que les gens réalisent l’effet d’avoir quelque chose d’aussi fondamental que des sous-vêtements et une douche chaude. ».

Caitlin Adler, fondatrice de Project ROPA
Caitlin Adler, fondatrice de Project ROPA

Project ROPA s’investit également à offrir des opportunités d’emplois aux personnes qui font face à de la discrimination pour qu’ils fassent partie d’une équipe qui connaît rigoureusement les besoins des individus auxquelles elle vient en aide; « On essaie de déterminer comment aider à éliminer la discrimination en employant des gens qui sont en période de transition hors de l’itinérance et aussi des personnes qui ont été incarcérées dans le passé. ». Lionnel justement, l’adjoint de Caitlin cette journée-là a lui-même fait face à l’itinérance dans sa vie et c’est avec fierté qu’il tient à venir en soutien aux personnes dans la même situation : « De travailler avec Project ROPA est bien sûr directement dans mes cordes, car c’est un emploi qui aide les gens qui vivent les mêmes difficultés que j’ai vécu en tant que sans-abris. ». Cette dynamique fait donc véritablement tomber les piliers des préjugés que l’on pouvait avoir sur les sans-abris et leur volonté à se sortir de cette situation.

Trouver l’humanité

Plus on parle avec les gens, plus on se rend compte que l’écart qui existe entre un citoyen ordinaire et un sans-abri n’est pas si grand que ça. Comme expliqué précédemment, l’itinérance ne tient pas nécessairement que sur des facteurs de drogues ou de maladies mentales, mais sur un spectre beaucoup plus large qui peux menacer la stabilité du quotidien, spécialement en Californie où le coût de la vie est pratiquement insoutenable. Lionnel nous a d’ailleurs fait part de son propre vécu : « Les gens pensent que l’itinérance est simplement de vivre dans la rue en permanence, mais l’expérience peut en fait être beaucoup plus variée. Tu peux vivre dans la rue pour un mois, ou seulement quelques jours puis un ami te laisse dormir sur le sofa une semaine ou bien chez ta tante jusqu’à ce qu’il y ait une chicane et que tu te retrouves de nouveau dans la rue. C’est ça pour moi être sans-abris et c’est pour cette raison que ne pas être stable pendant plusieurs années comme perdre un emploi ou vivre un divorce m’a personnellement causée de me retrouver dans un cycle d’itinérance. ».

En marchant dans Skid Row, on ne pouvait s’attendre à ce que les gens s’ouvrent autant à nous. Alors qu’on prenait des photos du quartier en essayant de ne pas être trop invasif parce qu’on savait clairement qu’on n’était pas à notre place, un premier homme nous donne la permission, sans qu’on ne lui ait rien demandé, de le prendre en portrait. Il posait tel un rappeur sur une couverture d’album. Puis, un peu plus loin, en face d’un dépanneur, un vieillard assis-là nous propose la même chose. Cela a attiré l’attention du propriétaire du commerce qui est venu discuter avec nous et nous inviter pour nous montrer ce qu’il avait en magasin en insistant sur le fait que ses produits sont intentionnellement moins chers et s’intègrent aux besoins des habitants. Durant l’échange, une fille s’approche pour nous demander : « Hey avez-vous de l’argent à me donner? Je vais être honnête c’est pour de la drogue. ». On répond par la négative et aussitôt, un autre homme vient lui remettre un billet de 5 $. « Vous voyez, les gens se tiennent les coudes ici. Même si c’est pour de la drogue, ils sont prêts à donner sans rien recevoir », nous fait observer le propriétaire du commerce. C’était définitivement loin de l’image qu’on se faisait de ce quartier.

Un habitant de Skid Row qui pose pour nous
Un habitant de Skid Row qui pose pour nous

On a fini notre visite avec Maria, une autre habitante de Skid Row qui nous a fait signe de venir la joindre alors qu’elle était assise à côté d’une pancarte « Please, don’t pee here » (SVP, ne pas uriner ici). Elle nous explique à quel point, malgré le milieu difficile dans lequel ils vivent, on y trouve un certain esprit communautaire : « Quand il ne te reste plus de buts dans la vie, il te reste au moins un sens de communauté. Au moins les gens se respectent entre eux parce qu’ils savent qu’ils ont besoin de l’un et l’autre. Même la police! Tu te dois de respecter la police parce qu’ils nous protègent autant que nous-même nous les protégeons. ».

Quand il ne te reste plus de buts dans la vie, il te reste au moins un sens de communauté.

Beaucoup de gens et plus particulièrement des touristes se rendent malheureusement à Skid Row pour satisfaire leur besoin de dépaysement et prendre des photos du « phénomène ». La plupart sortent la caméra par la fenêtre de leur automobile telle des voyageurs en safari et capturent leur cliché de ces « animaux de foires » qui n’ont rien demandé. Nous l’avons bien remarqué lorsqu’on a entendu une femme s’exclamer « pas encore! » à la vue de notre appareil. Maria nous a cependant rassuré qu’elle appréciait notre manière d’approcher les gens en amorçant la discussion et en attendant la permission de ceux que l’on photographie. Cela démontre une fois encore un exemple révélateur du besoin de dignité de cette communauté qui mérite plus que tout d’être respectée.s nous protègent autant que nous-même nous les protégeons. ».

Maria, une énigmatique habitante de Skid Row
Maria, une énigmatique habitante de Skid Row

Notre visite de Los Angeles nous a ouvert les yeux sur un problème qui gangrène la Californie tout entière, mais pas seulement au point de vue économique. Le coût humain est aussi à considérer. Les gens qui se retrouvent dans la rue sont littéralement pris au piège de leur situation en grande partie à cause de la discrimination à leur égard. Ce qu’il leur reste, c’est le peu de dignité qu’ils puissent aller chercher de la part d’organismes comme ceux de Caitlin et de Josh ou bien le support de leur propre communauté s’ils en ont une. Le Québec n’a évidemment pas les mêmes défis que la « Golden state », mais l’amour propre est un sentiment fondamental que mérite chaque personne sur cette terre et il en vaut aussi pour ces hommes et ces femmes qui vivent dans les rues de Montréal. Un simple sourire a le pouvoir de réchauffer bien des cœurs.

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